|
Françoise Benhamou, économiste
Trop d’écrivains, trop de comédiens, trop d’artistes ? Pour une économiste, le « trop » n’est pas affaire de nombre, mais bien plutôt de diffusion et de distribution. Derrière le « trop », se dessine la stratégie de prolifération des biens, menée par les producteurs de biens culturels qui doivent affronter une incertitude radicale. Ces producteurs, sous couvert de diversité, menacent la variété et la qualité par leur propension à produire de la surabondance : les créations, les biens ou les services, une fois produits, édités, mis en scène, sont de plus en plus mal distribués et diffusés, et l’information manque au « consommateur » ou à l’amateur, le plus souvent désorientés. Cette situation pèse sur les conditions d’existence et de travail des artistes, sommés de créer dans un univers qui semble ouvert, mais devenu en réalité de plus en plus concurrentiel. Françoise Benhamou
Patrice Maniglier, philosophe
« « Il y a trop d’artistes ». Il s’agit d’une protestation bien sûr, dont l’ombre prend la forme d’une prescription : « Ne pourriez-vous faire autre chose ? ». Il y a assurément bien des manières, plus ou moins polies, plus ou moins cordiales, de le dire. Mais on peut supposer entre ces manières au moins un grand partage. Dans les unes, on suggère plus ou moins implicitement aux artistes de devenir coiffeur, designer, chef de bureau, programmeur, bref de se trouver un honnête métier. Dans les autres, au contraire, on ne préjuge pas de l’existence et du bien-fondé des autres cases, et, si on demande aux artistes de faire autre chose, ce n’est pas parce qu’on veut qu’ils se redirigent vers d’autres « métiers », d’autres statuts déjà donnés. On fait part seulement d’une lassitude, d’une usure, d’un débordement, d’un vertige, d’une nausée, d’une noyade devant la prolifération numérique des serviteurs de l’Art. On n’a rien contre l’Art pour des raisons pensées, des motifs argumentés, une grille historique bien articulée, un Grand Récit ou même un petit : juste on en a un peu marre, on trouve que ça dure un peu trop, c’est comme un film qu’on a compris ou une blague trop insistante : « ça va, on a compris », a-t-on envie de dire… On aimerait finalement que les artistes cessent de faire les artistes, qu’ils inventent autre chose. On trouve une sorte de répétition accablante dans leur personnage et dans leur posture. Bref notre « trop d’artistes » est esthétique…
|
|
 
|
Commentaires